L’avenir du Monténégro
Royaliste : Comment avez-vous vécu la période du référendum ?
Prince Nicolas Petrovitch Njegosh : Le Monténégro fait épisodiquement parler de lui dans l’histoire. Quand j’y vais, c’est toujours à des moments particuliers qui me touchent toujours. Ce qui s’est passé pendant le conflit yougoslave était choquant, particulièrement sur le plan humain. C’est pour cela que je me suis pas mal engagé pendant toute cette période. La perte de l’indépendance de ce petit État de montagnes et de canyons était, d’une certaine façon, lié à l’exil de ma famille. Rangée dans les tiroirs de l’histoire pour cause de realpolitik, elle était aussi pour beaucoup de Monténégrins une source de mélancolie. Ces derniers mois ont donc été très importants pour moi. La semaine que j’ai passée au Monténégro pendant la période électorale a été très intense. L’indépendance, c’est à noter, a été acquise par des voies démocratiques, sans qu’un coup de feu soit tiré, sans langage de haine. Pas un graffiti sur les murs, pas une affiche électorale arrachée, j’étais presque «inquiet» pour les Monténégrins. J’ai vu des campagnes, avec les mêmes thématiques et les mêmes hommes, où c’était beaucoup plus violent, avec des hommes armés dans les rues. A Podgorica, nous sommes allés au siège du gouvernement où les résultats arrivaient à chaque minute. Tous les attributs, les drapeaux, les chants — l’hymne national monténégrin a été écrit par le roi Nicolas — étaient ceux de la royauté, sauf que ce sont des communistes reconvertis qui «tiennent le manche». Ce qui a rendu possible cette transition démocratique, c’est la présence européenne dans tout le processus qui a mené à l’indépendance. Même si j’ai eu l’occasion de me rebeller contre certaines des décisions qui avait été prises, c’est la preuve que l’Europe peut être garante d’une certaine paix, ce qu’elle n’avait pas prouvé jusqu’alors dans le territoire de l’ex-Yougoslavie.
Royaliste : Que penser du seuil de 55 % fixé par l’Union européenne ?
P.N.P.N. : Au départ, l’Union européenne n’avait pas de critère. La commission de Venise se référait à une simple majorité de 50 % et exigeait une majorité de votants. L’opposition voulait boycotter le référendum. Le camp indépendantiste ne pouvait pas obtenir 50 % des inscrits. C’est là que l’Union européenne a joué un rôle d’une certaine façon inacceptable. Je trouvais le chiffre de 55 % antidémocratique. Si on était tombé entre 50 et 55, cela aurait été la guerre. C’était prendre un grand risque. J’ai eu l’occasion de rencontrer le président de la commission électorale, un Slovaque envoyé par Bruxelles. Je lui ai demandé des éclaircissements. Il m’a expliqué la raison de ce seuil. L’opposition ne voulait pas voter et ne voulait pas négocier avec le gouvernement sur l’organisation du référendum. L’émissaire de Bruxelles a fait la navette entre les deux camps. Le principe de l’opposition reposait sur 50 % des inscrits, ce qui représente à peu près 60 % des votants. Score inaccessible d’après les sondages. Pour les indépendantistes, la règle devait être de 50 % des votants. En proposant 55 %, on mettait en place un objectif atteignable par les deux camps. Les uns et les autres étaient persuadés que c’était jouable. Tout le monde est parti euphorique dans cette campagne, avec une commission électorale présidée par un Européen et 300 à 350 observateurs, présents jusque dans le moindre petit village. Cette élection s’est déroulée dans des conditions tout à fait bonnes. J’ai assisté aux deux derniers meetings ; il n’y a pas eu un jet de pierre. J’ai été impressionné par le taux de participation : autour de 86 %.
Royaliste : Historiquement, l’indépendance du Monténégro se justifiait-elle ?
P.N.P.N. : J’entends et je lis beaucoup dans la presse, en France en particulier, d’idées stéréotypées sur le Monténégro et sur la Serbie, comme sur les relations entre les deux pays. Personne ne remet en cause les liens profonds, familiaux, culturels, religieux, qui existent entre la Serbie et le Monténégro. Mais, sauf avant la bataille de Kosovo, jamais les deux pays n’ont officiellement formé État commun sur les plans institutionnel et politique. Ce n’est donc pas une séparation à proprement parler. Le Monténégro était indépendant lorsque la Serbie appartenait à l’Empire ottoman. Au moment des guerres de libération, au XIXe siècle, chacun des deux pays était un royaume. C’est à la fin de la guerre de 14-18, qu’il y a eu une sorte d’«anschluss» et que le Monténégro est devenu, avec les Croates, les Slovènes... partenaire de la Serbie pendant les 90 ans qu’ont duré les deux Yougoslavie. L’accès à la mer de la Serbie, c’était toute la côte yougoslave, et non le seul Monténégro. Le Monténégro et la Serbie faisaient partie de la Yougoslavie. Lorsque celle-ci disparaît, il est assez logique que chacune des Républiques qui constituaient cette fédération soit indépendante. L’indépendance du Monténégro n’est pas davantage contre-nature que celle de l’Ukraine ou de l’Azerbaïdjan après la disparition de l’URSS. Dans toutes les entretiens que j’ai donnés, il a été question de la Belgique, du Pays basque... mais ce n’est pas similaire. Le Monténégro n’a pas voulu se «séparer»de la Serbie, il a voulu simplement reprendre sa liberté. J’en étais partisan : si l’on veut réaliser quelque chose avec la Serbie, il faut que chacun soit libre de le faire sur de nouvelles bases, et non sur celles d’un État que Milosevic avait fait à sa main. Il est vrai que pour beaucoup de Serbes et de Monténégrins, c’est douloureux à cause des liens privilégiés développés à travers l’histoire (beaucoup de Serbes ont une maison sur la côte, il y a eu beaucoup de mariages mixtes...). On avait peur que cela tourne mal, que des tensions soient réveillées. C’est une des raisons pour lesquelles l’Union européenne ne voulait pas entendre parler de l’indépendance du Monténégro.
Royaliste : Comment les opinions ont-elles réagi au Monténégro et en Serbie ?
P.N.P.N. : Dans les dix jours qui ont suivi le référendum, il y a eu quelques mouvements de mauvaise humeur, mais aujourd’hui au Monténégro l’atmosphère est plus détendue : auparavant, deux blocs se faisaient face. Le pire n’est pas advenu et les gens sont relativement prêts à faire quelque chose de cette indépendance. Ceux qui se disaient Serbes (par rapport aux Musulmans ou aux Albanais) il y a un mois sont aujourd’hui fiers d’avoir leur État. Les choses se retournent. Pendant quinze ans, on s’est entretué sur des critères ethniques et religieux dans toute la région. Le Monténégro a résisté pendant tout ce temps aux conflits ethniques intérieurs. Il y avait donc un certain attachement au pays de la part de toutes les communautés. Tout le monde a voté. C’est la marque d’une certaine accession à la citoyenneté. Cela sera consolidé par le sentiment d’avoir un État. Je suis passé par Belgrade. Dans la presse, d’habitude, les Monténégrins sont présentés comme des mafieux sécessionnistes... Après le référendum, il y a eu un grand article dans le quotidien Blitz, relatant une séance à l’Assemblée, au cours de laquelle les députés ont décidé que les Serbes qui ont des propriétés au Monténégro continueront à payer les mêmes taxes que celles qu’ils réglaient quand ils étaient citoyens de l’État commun. Cela était présenté comme positif. L’indépendance est un retour à une situation qui a déjà existé (si le Monténégro n’avait pas été indépendant, les Serbes auraient eu beaucoup plus de mal à se libérer des Ottomans), pour laquelle il y a des repères historiques. La solidarité avec la Serbie fait partie de l’histoire et de l’identité des Monténégrins. J’ai toujours protesté quand il y avait des discours anti-serbes, parce que je trouvais cela contre-productif et contre-nature.
Royaliste : Quels sont les enjeux et les perspectives ?
P.N.P.N. : Un des enjeux prioritaires est de reconstruire les liens avec la Serbie et de régler de façon pragmatique les questions du «divorce». Il y a des biens communs. La Serbie-Monténégro était héritière de Milosevic et de la Yougoslavie de Tito. Cela peut être l’occasion de remettre sur le tapis les vieilles rancunes... ou d’essayer de faire les choses fraternellement. En dehors des biens (ambassades, bateaux de la marine...), Belgrade était tout de même la métropole régionale, avec les meilleures universités, les meilleurs hôpitaux... Beaucoup d’étudiants monténégrins y faisaient leurs études. Si elle veut rayonner dans la région, la Serbie a intérêt à être accueillante, non seulement pour les Monténégrins, mais aussi pour les Bosniaques, Albanais, Roumains, Bulgares... Il faut que se créent des pôles d’excellence dans la région. C’est la chose la plus urgente de l’après référendum. Que les gens ne soient pas toujours obligés d’aller faire leurs études à Paris, Londres ou New York. Il y a la nécessité d’une recomposition du paysage politique, bloqué jusqu’ici. Les partis politiques faisaient des alliances bloc contre bloc. Maintenant que la question est réglée, les gens vont pouvoir se redéfinir par rapport à des projets politiques.
Royaliste : Quelle est la spécificité du Monténégro. Quels sont ses atouts ?
P.N.P.N. : Évidemment, il n’a aucune richesse particulière, mais il possède une nature spectaculaire. Tout le monde pense immédiatement tourisme. Mais un pays qui n’a pas la possibilité de développer lui-même ses structures d’accueil ne peut qu’offrir à d’autres les bénéfices, en contrepartie de la création de quelques emplois. Ce n’est pas une perspective. Dans son article 1, la constitution dit que le Monténégro est un État écologique. Cela fait rire tout le monde, parce que si la nature est magnifique, tout ce que l’on y construit est anti-écologique. Mais je pense malgré tout que l’idée est bonne. Il y a 20 ans, cela paraissait complètement utopique, mais aujourd’hui cela pourrait porter l’avenir d’un petit pays de 600 000 habitants qui a un patrimoine naturel extraordinaire. Le développement durable peut être une stratégie. Et derrière, il y a de nombreuses filières qui ne sont pas contradictoires avec le tourisme. Je milite pour cela au Monténégro, pour la promotion de cette stratégie parce qu’elle nécessite de former des gens. Il faut éduquer. Il faudrait, par exemple, créer un institut où l’on formerait, pour la région, des spécialistes de l’agriculture, des énergies renouvelables, de l’urbanisme... À l’échelle d’un grand pays, cela n’aurait pas un impact important, mais à celle d’un petit État, cela ne serait pas négligeable. Si vous avez un pôle universitaire, vous avez un pôle de recherche qui se greffe, et si vous avez des laboratoires, vous avez des filières industrielles ou de production qui commencent à se créer et donner des perspectives de progression aux jeunes. L’autre alternative, c’est Monténégro égal Monte-Carlo. Mais ce n’est pas mon idéal, même si les princes commencent à s’intéresser à l’écologie...
[1] Les Mercredis de la NAR : À Paris, chaque mercredi, la NAR accueille ses sympathisants dans ses locaux du 17 rue des Petits-Champs (Paris 1er, 4° étage) pour un débat avec un conférencier, une personnalité politique ou un écrivain.
La conférence commence à 20h très précises (accueil à partir de 19h45) et s’achève vers 22h. Un dîner amical est servi à ceux qui désirent poursuivre les discussions (avec participation aux frais, se renseigner auprès de la NAR).
Avec notre amical remerciement à M. Yvan Aumont, Directeur Général de La Nouvelle Action Royaliste (NAR), Paris, France.
Crédits photographiques : © Royaliste ; [?DR|Document of the Editor] 2006.
About this article
First published: October 16, 2006
Archived: Tuesday October 17, 2006 @ 09:04 CEST
Last updated: September 11, 2008
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- Author(s):
-
AR
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- Section:
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Royal news and medias
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Crown Prince Nikola (II)
Independence
Environment, urbanism
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