Fédération Internationale des Droits de l’Homme
Isabelle Plissonneau : Comment s’est passé la rupture entre le Monténégro et la Serbie ?
Nicolas Petrovitch Njegosh : Il est difficile d’aborder n’importe quel sujet dans les Balkans sans faire un petit retour en arrière. Tout d’abord, il faut savoir que durant la période de l’occupation des Balkans par les Ottomans, le Monténégro est toujours resté (officiellement ou officieusement) indépendant et que l’identité des Monténégrins repose en grande partie sur ces cinq siècles de combat pour la liberté.
Le Monténégro a été annexé au royaume de Serbie après la guerre de 1914-18 et a connu une guerre civile jusqu’en 1924, guerre au cours de laquelle l’armée serbe a réprimé brutalement les partisans de l’indépendance.
I.P. : La rupture d’aujourd’hui n’est donc pas la première et elle est une fois encore liée à des ambitions politiques.
N.P.N. : Cette rupture d’aujourd’hui était latente depuis le début du conflit en ex-Yougoslavie. L’éclatement de la Yougoslavie et le réveil du nationalisme serbe ont fait prendre conscience aux Monténégrins des dangers de se laisser entraîner dans une aventure sans lendemains. Et malgré les affinités avec la Serbie, malgré l’attachement d’une grande partie de la population à l’idée yougoslave (il ne faut pas oublier que le Monténégro est la seule des six républiques à avoir voté par référendum la continuité de la Yougoslavie), la société monténégrine s’est détournée de plus en plus de la grande Serbie et de ses méthodes.
Mais c’est en 1996-97, à l’époque des grands mouvements de manifestation à Belgrade, qu’apparaît le premier signe politique de cette rupture, lorsque le chef du gouvernement monténégrin, Milo Dukanovic, a pris des positions très radicales contre Milosevic et son régime et qu’il a apporté son soutien à l’opposition serbe.
En montrant ainsi que le Monténégro pouvait s’engager dans une autre politique que celle suivie par Belgrade, il a rallié une majorité de Monténégrins dans les différentes communautés et familles politiques. Il est devenu le chef de file du courant réformateur et a emporté les élections présidentielles puis législatives. Malgré les différentes tentatives de reprise en main des partisans de Milosevic, il est parvenu à consolider les institutions en les nettoyant petit à petit des hommes de Milosevic. En particulier, il a constitué une police moderne, qui dans maintes occasions a su répondre avec sang-froid et prudence aux provocations des radicaux serbes et, ce faisant, a gagné la confiance des différentes minorités.
I.P. : Comment les monténégrins ont ils conquis leur indépendance ?
N.P.N. : Plutôt que de parler d’une indépendance encore mal cernée qui, de plus, n’est pas l’enjeu principal de la crise, il faut s’interroger sur les mécanismes qui ont permis aux Monténégrins de résister aux pressions de Belgrade et de chercher à faire seuls ce qu’ils ne peuvent réaliser avec Belgrade, autrement dit l’ouverture, les réformes et le retour dans la communauté internationale.
Le Monténégro représente 650 000 habitants issus de différentes communautés qui se reconnaissent dans l’histoire et la géographie de ce petit pays. En fait, tout le monde se connaît ou presque et a parfaitement conscience que les rivalités ethniques, qui sont l’axe principal de la politique de Milosevic, seraient fatales pour tous.
Cette cohabitation est la meilleure garantie pour l’avenir du Monténégro, elle représente une sorte de “défense immunitaire”. Elle explique l’accueil très correct que le Monténégro a fait à tous les réfugiés quelle que soit leur origine. Cela représente un atout majeur pour le Monténégro dans le cadre du pacte de stabilité et de la reconstruction de la région.
L’existence, dès le début, de médias indépendants et d’un courant libéral radicalement opposé à la guerre ont joué un rôle important en mobilisant une partie de l’opinion sur les thèmes de l’ouverture et de la démocratisation, qui seront repris plus tard par le nouveau gouvernement. Quelques initiatives dans le domaine de la culture et des droits de l’Homme ont également participé à cette prise de conscience et ont permis au Monténégro d’entretenir des liens en Europe malgré l’embargo.
C’est à travers tous ces facteurs que les Monténégrins ont pu, petit à petit durant ces années difficiles et sans aide extérieure, retourner la situation. C’est en fait l’évolution de l’opinion qui a poussé aux changements politiques.
I.P. : Comment cette indépendance par rapport à Belgrade s’est elle manifestée pendant et après le conflit ?
N.P.N. : Le conflit a précipité les choses en les rendant à la fois plus complexes. Le Monténégro a pesé de tout son poids pour empêcher ce conflit et pour inciter les Serbes à signer les accords de Rambouillet (auxquels ils n’avaient pas été conviés). Durant le conflit, les autorités ont cherché en permanence un compromis avec l’armée fédérale, pour éviter que le Monténégro ne serve de plate-forme militaire, pour conserver le contrôle civil sur les frontières et les institutions en refusant la loi martiale décidée unilatéralement à Belgrade. Il a accueilli 90 000 réfugiés du Kosovo durant le conflit, qu’il a protégés contre les incursions des paramilitaires et des réservistes. Et cela malgré les bombardements de l’OTAN. Même si ceux-ci n’ont pas été très durs au Monténégro, l’opinion a été traumatisée par les images de destruction en Serbie. Il est toujours difficile de comprendre qu’on est bombardé pour son bien. Les autorités du Monténégro ont également permis à beaucoup de jeunes d’éviter la mobilisation en les mobilisant dans le cadre du service civique ou de la police. Durant tout le conflit, le Monténégro a été un refuge pour beaucoup de jeunes serbes et d’opposants.
Depuis le conflit, les institutions fédérales ne fonctionnent pratiquement plus : le gouvernement monténégrin a repris la direction des douanes et des frontières, et le dinar yougoslave a été remplacé par le mark allemand.
Le président yougoslave n’a jamais reconnu l’élection du président monténégrin et le gouvernement monténégrin ne reconnaît pas le chef du gouvernement yougoslave (M. Bulatovic) désigné en dehors des règles constitutionnelles. Et si, comme tout semble l’indiquer, il n’y a pas de réponse aux propositions d’une nouvelle plate-forme proposant d’évoluer vers un système confédéral, l’indépendance du Monténégro sera inévitable.
I.P. : De plus en plus de journaux font état de rumeurs selon lesquelles il existerait des risques importants de guerre entre la Serbie et le Monténégro... Donnez-vous foi à ces rumeurs ?
N.P.N. : J’étais justement au Monténégro quelques jours après l’incident de l’aéroport qui a été présenté par les médias internationaux comme un incident grave. En réalité, c’était un “mini-incident”, qui aurait certes pu dégénérer en une guerre si tous les éléments avaient été mis en place pour ça, mais ce n’était pas le scénario prévu ni d’un côté, ni de l’autre. Donc, je pense que ces rumeurs sont un peu exagérées et je suis d’ailleurs assez sceptique quant à leur origine. Fait troublant : l’annonce de la crise à l’aéroport est intervenue alors qu’une délégation américaine devait se rendre au Monténégro... L’objectif de l’opération était certainement d’essayer de montrer que le Monténégro est un pays dangereux et qu’il ne faut surtout pas y investir.
Ce qui m’inquiète davantage, c’est le pourrissement d’une situation qui est, il faut le dire, une situation de tension, une situation anormale particulièrement au niveau économique, caractérisée par un taux de chômage très important, notamment dans le nord du pays, et par les répercussions de l’afflux des réfugiés serbes, monténégrin et tziganes qui sont aujourd’hui chassés du Kosovo. Les partisans de l’ancien président Bulatovic pourraient se servir de cette crise sociale pour la faire dégénérer en troubles ou en guerre civile.
D’après moi, la stratégie de Belgrade consiste à essayer d’isoler complètement le Monténégro en bloquant la frontière entre le Monténégro et la Serbie sur le plan économique et commercial et en essayant de discréditer le gouvernement monténégrin aux yeux de l’opinion internationale. Ce qu’il arrive à faire puisqu’on entend de plus en plus fréquemment dire que le gouvernement est mafieux, alors qu’il y a quelques mois, ce même gouvernement était considéré comme pro-occidental, réformateur et démocrate.
Je pense qu’une crise aussi difficile que celle que nous vivons dans cette partie de l’Europe nécessite plus de sérieux et moins de battage médiatique et plus de réponses concrètes.

Avec nos sincères remerciements à M. Gaël Grilhot, Attaché de presse, FIDH, Paris, France.
Crédit photographique : © DR 2005.
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First published: January 17, 2000
Archived: Tuesday January 25, 2005 @ 02:11 CET
Last updated: January 20, 2008
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