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Le sceptre de Nicolas Petrovitch

Le combat culturel de l'héritier des rois monténégrins

Par Florence Hartmann, in Le Monde, p. 13, 26 octobre 1994, Paris, France
Un architecte français, héritier des princes du Monténégro, brandit l’arme culturelle contre les intégrismes nationaux et religieux.


Lorsqu’il séjourne à Cetinje, bourg perché comme un nid d’aigles dans les montagnes, qui fut la capitale d’un royaume aujourd’hui oublié en Europe, Nicolas Petrovitch trouve rarement le temps de flâner. Pourtant, ce joyau architectural qu’est Cetinje, avec ses palais, son monastère, son théâtre et ses douze anciennes ambassades, rassemblées comme dans un mouchoir de poche, fait le bonheur de cet ancien élève des Beaux-Arts devenu architecte à Paris. Mais Nicolas Petrovitch Njegosh n’est pas un touriste : il est l’arrière-petit-fils du roi Nicolas 1er, père du Monténégro moderne et héritier des Njegosh qui durant quatre siècles, firent du pays de la montagne noire et des aigles blancs le seul État des Balkans qui conserva son indépendance et sa souveraineté au cours de l’occupation de la péninsule balkanique par l’Empire ottoman puis par l’empire autrichien.

Nicolas Petrovitch Njegosh Cet ancien étudiant soixante-huitard, qui, à la cinquantaine, continue à sillonner les rues de Paris à moto et en blouson de cuir, ne se souvient guère d’être le prince héritier dune petite République yougoslave, placée sous tutelle serbe en 1918. De nationalité française et de mère bretonne, il ne savait pas un mot de serbo-croate et ne s’était rendu qu’une seule fois au Monténégro, en 1969 — à la demande de son père. Mais, en 1989, son identité refoulée resurgit brusquement. Au mois d’octobre, Nicolas Petrovitch se rend à Cetinje pour assister au rapatriement de la dépouille de son grand-père, le roi Nicolas, mort en exil à Antibes en 1921 et enterré à San-Remo. « Cetinje et ses 14.000 habitants voient déferler 250.000 visiteurs qui montent sur les toits, dans les arbres, pour assister à la cérémonie. C’est à ce moment-là que je comprends ce que signifie le nom de Petrovitch Njegosh », précise l’architecte qui décide, ce jour-là, « de ne pas être le fossoyeur de la dynastie » et de se lancer à la découverte de son pays retrouvé.

« Du kitsch au sang, il n’y a qu’un pas »

Sans pour autant se laisser envahir par la vanité ou la folie des grandeurs. Nicolas n’abandonnera ni son blue-jean ni son humour. Et lorsqu’il sera sollicité par les télévisions étrangères venues le rencontrer lords d’un de ses voyages à Cetinje, ce sera avec une vieille canne et exemplaire de l’album de Tintin, le sceptre d’Ottokar, qu’il posera. Les ambitions de l’architecte sont, pour le moment, d’ordre moral : « j’ai hérité d’un patrimoine moral, c’est la seule chose qui nous reste puisque le palais, et tout ce qui appartenait à la famille, est propriété de l’État ».

Alerté par les signes précurseurs d’une grave crise qui ne tardera pas à éclater, Nicolas Petrovitch décide de combattre par la culture et les échanges culturels le nationalisme grandissant et le repli sur soi-même qu’il suppose pour chacune des communautés de l’ex-Yougoslavie. Il entreprend donc, au cours de l’année 1990, de mettre sur pied au Monténégro un festival d’art contemporain avec des artistes de toute la Yougoslavie. Lorsqu’il inaugure, le 7 juin 1991, la première Biennale de Cetinje, il ne sait pas encore qu’il s’agit de la dernière manifestation yougoslave. Pas plus que Jusuf Hadzifejzovic, peintre de Sarajevo, qui écrivit pourtant sur les murs du Palais bleu : « Du kitsch au sang, il n’y a qu’un pas ». Deux semaines plus tard, la guerre éclate en Slovénie, puis en Croatie...

Déchiré par la guerre, meurtri par les bombardements de Dubrovnik, le prince-architecte s’engagera de plus belle pour que le Monténégro reste « une société pluriethnique composée de Monténégrins, de Serbes, de Musulmans, d’albanais et de Croates ». Et, s’il se défend de faire de la politique, il reconnaît toutefois qu’il se bat pour un Monténégro souverain, « une région européenne ouverte, alliée de la Serbie mais aussi de la Croatie et de la Bosnie voisines », et dénonce, avec l’opposition monténégrine, la mainmise de la Serbie sur sa république d’origine que Belgrade a associée « au projet totalitaire de la Grande Serbie ». En septembre 1992, il tente en vain de mobiliser ses concitoyens français pour manifester contre la « purification ethnique » révélée par la découverte des camps serbes en Bosnie. Nicolas Petrovitch ne se décourage pas et crée en janvier 1993, à Paris, IZBOR, une association pour la défense des droits de l’homme qui opère sur tout l’espace ex-yougoslave et fournit une assistance juridique aux victimes des abus. Mais l’arme culturelle reste son cheval de bataille, et il s’en sert désormais pour combattre la passivité aussi bien à Paris qu’au Monténégro.

Au fil des mois, le prince en blue-jean et blouson noir collectionne ce qu’il appelle « des petits gestes ». Le plus célèbre : la restitution par le Monténégro des quelques 450 tableaux de l’éminent peintre croate de Dubrovnik Milenko Stanic, pillés pendant la guerre de Croatie en 1991 par l’armée fédérale et entreposés depuis dans les sous-sols humides du ministère monténégrin de la culture et du cercle militaire de Podgorica, la capitale administrative. Alerté au cours de l’été 1993 par l’UNESCO, qui vient d’apprendre que le ministre monténégrin de la culture, Gojko Celebic, prépare une exposition de ce « butin de guerre » dans... le Palais bleu de Cetinje, Nicolas Petrovitch entreprend des démarches auprès du gouvernement monténégrin et encourage les intellectuels à signer une pétition en faveur de la restitution des œuvres à la Croatie En mai 1994, soit presque un an plus tard, les autorités monténégrines obtempèrent et le prince héritier est vivement applaudi lors d’un voyage à Zagreb. Entravée par l’embargo international contre la Serbie et le Monténégro (fédérés au sein de la nouvelle Yougoslavie), l’organisation de la deuxième Biennale de Cetinje sera ajournée d’un an. Ouverte le 20 août 1994 avec six expositions regroupant quatre-vingt-cinq artistes contemporains et montrant notamment une série d’œuvres de peintres russes non officiels prêtées par le Musée Tsaritsino de Moscou, elle a obtenu le soutien de l’UNESCO, du Conseil de l’Europe, et a fait l’objet d’une dérogation spéciale du Comité des sanctions de l’ONU. Nicolas Petrovitch peut inscrire à son palmarès un précédent : en autorisant, le 15 juin dernier, l’exposition d’œuvres étrangères dans un pays sous embargo, la communauté internationale a reconnu que la culture, au même titre que les médicaments ou l’aide aux médias indépendants, pouvait faire partie des besoins humanitaires élémentaires. Le prince-architecte était sur le point d’obtenir une autre dérogation, celle d’un vol culturel entre Paris et le Monténégro, lorsqu’une partie des sanctions internationales contre la Fédération yougoslave ont été levées. Son « avion culturel » sera tout de même le premier depuis deux ans et demi à emprunter le corridor aérien qui relie Paris à Belgrade et Podgorica, avec à son bord quelque cent-vingt personnalités du monde des arts, venues clore la biennale. Nicolas Petrovitch a, sans aucun doute, relevé un défi : Cetinje fut, l’espace d’un week-end, celui du 21 au 23 octobre, la capitale culturelle des Balkans. Reste à lui reconnaître un dernier exploit : les œuvres russes exposées, et vivement appréciées par les professionnels occidentaux du voyage, tel Pontus Hulten, ont été extraites, pour la biennale, d’un abri atomique de la banlieue de Moscou où le musée Tsaritsino qui aspire à devenir le grand musée national russe, expose ses nouvelles acquisitions.

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Avec nos sincères remerciements à la Rédaction du Monde et à Mme Najat Essardy, Le Monde Interactif, Paris, France.
Crédit photographique : © [?DR|Document of the Editor] 2006.

NDLR : Remerciements à M. Guillaume Thévenin pour son amicale collaboration.


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