Un pays au coeur de l’Europe
C’est un pays au cœur de l’Europe où les hommes sont grands comme les arbres et les femmes belles comme les fleurs. Un pays vieux de mille ans, si méconnu que l’on a longtemps pensé qu’il n’existait pas. On croyait qu’il n’existait que dans « La veuve joyeuse », opérette du compositeur Franz Lehar qui l’avait rebaptisé « Marsovie », sorte de Monaco des Balkans dont l’ambassadeur Popoff donnait des fêtes somptueuses à Paris. Le Monténégro, qui ne s’est jamais plié à l’Empire ottoman et dont l’indépendance fut reconnue internationalement par le Congrès de Berlin, existait depuis le XIe siècle. En 1948, il n’existe plus. Enchaîné au royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes par l’assemblée autoproclamée de Podgorica, il est rayé des livres d’histoire. Intégré à la Serbie au sein de la fédération yougoslave en 2003, sous la pression de l’Union européenne, il existe encore pour Belgrade cramponné à ce précieux accès à la mer, et plus que jamais pour les Monténégrins que la nouvelle Constitution autorise enfin à se débarrasser de Belgrade. Le 21 mai, le Monténégro a voté son indépendance et retrouvé son identité, sans tirer un coup de feu, ce qui, au sein d’une Yougoslavie démembrée dans le sang, au cœur de cette nébuleuse irascible où une famille sans arme est une famille sans homme, est un pur miracle.
Mais l’indépendance du Monténégro — effective en réalité depuis huit ans — ne signe que la fin d’une fiction d’un État croupion qui n’a jamais fonctionné. Quand la Yougoslavie n’existait pas, le Monténégro existait. Et par un mauvais coup du sort, il n’existe plus alors que tous les autres État existent. Lorsque Milo Djukanovic, plus jeune Premier ministre d’Europe, rompt avec son mentor Slobodan Milosevic, il conduit les Monténégrins vers l’Indépendance. Cette victoire inéluctable est l’aboutissement du démantèlement de l’ex-Yougoslavie, la délivrance du poids du Tribunal pénal international de La Haye et des criminels de guerre qui pesaient sur les fragiles épaules du Monténégro, et l’espoir d’une ouverture sur l’Europe et la certitude d’un siège aux Nations unies.
Non sans une pointe d’ironie, Djukanovic 1,96 mètre et 44 ans aujourd’hui, a félicité la Serbie d’avoir elle aussi gagné son indépendance. En moins de trois semaines, le monde entier reconnaît le Monténégro. Belgrade, qui s’était d’abord opposé au résultat du référendum, craignant une nouvelle escalade des tensions dans la région, a été contraint d’accepter l’évidence du scrutin et s’est engagé à établir des relations diplomatiques avec son ancien partenaire. C’est donc le retour sur la scène mondiale d’un peuple de 650 000 habitants, grand comme deux départements français, qui a pour seules ressources les merveilles de la terre, les montagnes noires qui tournent au blanc sous la neige, les fjords profonds et les plages infinies, une forêt vierge, des villes-musées inscrites au patrimoine de l’Unesco où l’on se promène le cœur éperdu de beauté comme la Renaissance.
Le prince Nicolas a une mère bretonne
« Quand nous avons perdu notre État pour construire la Yougoslavie, cela avait un sens. Maintenant que la Yougoslavie n’existe plus, cela n’a plus de sens de ne pas être un État, commente S.A.R. Nicolas Petrovitch Njegosh, prince héritier du Monténégro. Ce référendum met un terme à près d’un siècle de débats politiques pris en otage par la question même de l’indépendance. Enfin les Monténégrins vont pouvoir sortir du bocal dans lequel on les avait enfermés, s’affranchir de cette prison mentale qui était déjà physique sous l’embargo, et s’occuper d’autres choses. »
Dès les premiers résultats du vote, les drapeaux de l’UNion ont été décrochés et ceux, frappés du blason des Petrovitch Njegosh, qui n’avaient jamais quitté les façades se sont mis à flotter de plus belle. Le roi Nicolas Ier dont la statue de 7 mètres s’élève au centre de Podgorica, a composé l’hymne national. Les Monténégrins sont si fiers de cette monarchie qu’une aberration de l’Histoire a injustement bannie. Djukanovic, ancien membre des ligues communistes et de la nomenklatura titiste (issue du Maréchal Tito), verrait bien Cetinje, l’ancienne capitale royale, remplacer Podgorica (ex-Titograd) et redevenir capitale du Monténégro. Avec des rues bordées de palais aux couleur vives et tendres, les tilleuls de Hongrie qui chavirent l’âme à la floraison et qu’il suffit d’agiter pour préparer sa tisane, les moutons broutant l’herbe des anciennes ambassades, Cetinje à moins de 700 mètres d’altitude, est un Shambala pastoral au cœur de l’Europe.
« Les Monténégrins orgueilleux ont besoin de marquer leur différence », dit Stevo Vucinic, juriste et directeur de la télévision indépendante. Le nom des Petrovitch Njegosh est le symbole de notre peuple qui, jusqu’à l’assemblée de Podgorica, n’a jamais cédé à l’envahisseur. Le retour à la monarchie serait un facteur de paix pour les Balkans. Le prince Nicolas devrait commencer par un parti politique, puis rétablir une monarchie parlementaire. Il a toutes les qualités d’un bon monarque, mais il faudrait qu’il porte des cravates.
Le prince Nicolas, fils de Michel Petrovitch Njegosh, dernier roi du Monténégro mort exilé en France dans une misère noire, et d’une mère bretonne et socialiste qui l’avait éduqué dans l’idée que ces vieilles monarchies européennes incarnaient le comble de la décadence, découvre son pays un jour d’été 1967. A l’époque, étudiant en architecture, il voyage en stop, porte des Pataugas, un sac à dos et des shorts douteux. Alors qu’il fait la queue devant le palais royal de Cetinje, il voit que les étudiants ont droit à une réduction. Il tend sa carte à la dame du guichet qui la retourne dans ses mains, change de couleur, appelle le conservateur, le directeur, les gardiens. Tous retournent la carte dans leurs mains, changent de couleur et s’inclinent comme un seul homme devant Nicolas qui s’étonne de tant de civilité. «Monseigneur, vous n’allez tout de même pas payer pour rentrer chez vous !» Nicolas réalise alors que s’appeler Petrovitch Njegosh dans les Balkans, c’est comme pour les Français descendre de Pasteur, Victor Hugo et Napoléon. Son nom, vénéré par tous les Slaves du Sud, ne lui appartient pas. Il appartient aux Balkans.
Vingt ans plus tard, la République socialiste l’invite à assister au rapatriement de San Remo au Monténégro des corps de Nicolas Ier, de son épouse Milena et de leurs quatre filles que le roi avait mariées aux cours les plus influentes d’Europe, celles de Savoie, de Bulgarie, de Yougoslavie et des Romanov. Après la chute du mur de Berlin en 1989, le prince Nicolas organise à Cetinje une biennale d’art contemporain qui sera la dernière manifestation culturelle de Yougoslavie. Un artiste peint sur les murs du palais bleu ces mots: « Du kitsch au sang, il n’y a qu’un pas. » Quinze jours plus tard, le pays s’embrase.
Le prince Nicolas se souvient : « Lors du dernier meeting de sa campagne électorale, Milo Djukanovic a promis que l’une des premières actions du nouvel État serait la réhabilitation de la Dynastie et la restitution de ses biens. Mais les promesses électorales n’engagent que ceux qui les écoutent. La Bulgarie, la Serbie, la Roumanie et l’Albanie ont rendu une partie de leurs biens aux familles royales, et, sur le principe, je ne suis pas certain de vouloir revenir au Monténégro comme un clochard ou y habiter dans un palais qui prend l’eau. Néanmoins, je ne tiens pas à laisser mes deux enfants dans une situation ambiguë. »
Un passé royaliste, teinté de communisme
Les pensions à vie prévues en indemnisation partielle de la confiscation des biens de la dynastie des Petrovitch Njegosh ont été suspendues en 1940, puis définitivement supprimées par le régime de Tito. Michel, père de Nicolas, fut le dernier monarque du Monténégro. Nommé à 13 ans, il fut roi pendant un an, sans avoir le droit de mettre un pied en Yougoslavie. « Quand la Yougoslavie déclare la guerre à l’Allemagne, elle prend en otages toutes les personnalités allemandes sur le sol. En représailles, lorsque les Allemands entrent dans Paris, ils prennent en otages toutes les personnalités présentes sur le sol français. Mon père et ma mère ont été arrêtés et envoyés dans un train en Allemagne, puis isolés dans un vieux château du lac de Constance, en tant qu’invités du “Grand Reich” ». Le comte Ciano, ministre des Affaires étrangères italiennes, et von Ribbentrop sont les seuls à leur rendre visite et tentent en vain de persuader le roi Michel d’accepter le trône du Monténégro, sous la protection des forces de l’Axe. Ses parents sont alors assignés à résidence dans une villa de Hambourg. En 1947, Tito propose au roi Michel le poste de chef du protocole du ministère des Affaires étrangères. Le roi accepte et s’installe pour un an à Belgrade.
« Même si un roi travaillant pour un régime communiste a pu paraître choquant à certains, c’était logique pour mon père qui était très attaché à l’idée yougoslave. Ma mère a été passionnée par cette expérience. On l’a surnommée “la princesse rouge” et les officiels lui donnaient du “camarade Princesse”. »
Michaelo, l’évêque de l’Église autocéphale du Monténégro, habite une petite maison du vieux quartier de Podgorica. Sur les 1 700 églises du Monténégro, seule une cinquantaine ont été réhabilitées, et la demeure où officie le plus important représentant ecclésiastique du pays lui a été prêtée par une O.n.g. Le chef religieux du Monténégro ne possède rien que quelques icônes, une vieille machine à écrire, un téléphone portable dont le fonctionnement le plonge dans des abîmes de perplexité et deux chats noirs qui le suivent comme les chiens fidèles suivent leur maître. Mais il a, caché derrière sa barbe blanche, le lumineux sourire que l’on retrouve chez tous les sages de la planète.
« Nicolas, dit-il, pourrait jouer un rôle important pour le Monténégro dont il rêve de faire un véritable État écologique. Il est héritier d’une très ancienne principauté de princes évêques puis d’une monarchie sous le roi Nicolas. Il est un cœur noble qui ne court pas après le pouvoir, mais possède un sens aigu de son devoir. »
«Tout serbiser»
Le prince Nicolas était au Monténégro pendant la campagne électorale. «Les affiches n’étaient ni taguées ni déchirées. Les gens ne se crachaient pas au visage. Certes, ils se traitaient de mafiosi, de tous les noms d’oiseaux, mais jamais sur un thème religieux ou ethnique. Avant, on ne pouvait pas changer un nom de rue sans que l’Église serbe grimpe aux rideaux.» Même l’évêque de Cetinje, grand nationaliste serbe surnommé «Satan» et que l’on vient visiter les poches remplies de gousses d’ail (il a demandé aux troupes d’Arkan de défendre son monastère, et son nom serait sur la liste des criminels de guerre recherchés par La Haye), a ordonné au peuple le respect du verdict des urnes. Dans la tradition orthodoxe, que l’Église serbe n’intervienne pas dans une campagne électorale est un fait suffisamment rare pour être souligné. « Serbe veut dire “orthodoxe”, dit l’évêque monténégrin Michaelo. Les Serbes nous considèrent comme un État indépendant, mais serbe ! Tout doit être serbe, l’Église, la langue. Ils veulent tout “serbiser”. Pendant la guerre civile, ils ont récupéré les musulmans qui fuyaient la Bosnie pour se réfugier en Allemagne, les ont baptisés et serbisés. Nous avons été indépendants pendant mille ans. Puis notre Église a été effacée de la carte européenne par la Serbie et ses alliés qui voulaient la disparition pure et simple de notre pays. » Dimanche, l’évêque Michaelo baptise à la chaîne une douzaine d’enfants dans une pièce minuscule qu’une famille de Kotor a mise à sa disposition.
« L’Église autocéphale monténégrine reconnue en 1993 porte l’âme des Monténégrins, et le pays ne peut pas survivre sans elle, dit-il. Elle a réellement la capacité d’offrir une paix durable dans les Balkans. Toutes les Églises sont nationales et portent le nom de leur pays. La question de la réunification n’a jamais été résolue comme elle fut à Rome, et s’il y avait union des Églises, cela résoudrait les problèmes religieux des Balkans. Quatre-vingt-huit ans d’occupation serbe ont changé l’image du Monténégro, mais n’ont pas brisé notre esprit, notre bien le plus précieux. Vingt et un pour cent des Monténégrins sont musulmans, et le seul intégrisme que le pays ait jamais connu est celui propagé par l’Église serbe. »
Jusuf Doskovic, imam de la mosquée de Podgorica, qui a fait neuf fois le pèlerinage de La Mecque, approuve: « Quatre-vingt-dix pour cent des musulmans ont voté pour l’indépendance, et, après la chute du communisme, toutes les confessions sont retournées naturellement à la religion. Même pendant la guerre de Bosnie, toutes se réunissaient pour prier ensemble pour la paix, la tolérance et le respect. »
« Nous vivons d’espoir »
Parmi les paysans des montagnes qui descendent chaque matin sur le marché de Podgorica vendre les produits d’une terre âpre mais riche, les vieux, vêtus de noir, comme les acteurs d’un drame antique, ont voté pour l’Union, « car nos retraites sont si faibles que l’indépendance risque de les affaiblir encore ». La fromagère dit qu’elle ne connaît rien à la politique. « J’ai biffé le “non” au hasard, en espérant que l’on ait un roi et des Églises qui s’entendent entre elles. » Officiellement, 25 % de la population sont inscrits au chômage, mais officieusement 60 % des Monténégrins sont sans travail. Le soir, les jeunes désœuvrés déambulent sur les avenues bordées de cafés. Beaucoup n’ont pas les moyens de s’y asseoir, bien qu’ils soient vêtus comme des princes. Les filles en minijupe ou jean à taille basse marchent, légères comme des oiseaux, sur leurs talons aiguilles, et les garçons aux cheveux longs portent des casquettes de base-ball à l’envers comme aux États-Unis. Ils sont entièrement à la charge de leurs parents qui leur achètent, sur des crédits de plusieurs mois, des vêtements à bas prix importés d’Italie.
« À part notre liberté nouvelle, disent-ils, et les investisseurs étrangers qui viennent ici bâtir, souvent en dépit du bon sens, des conglomérats touristiques, nous n’avons pas encore beaucoup d’espoir, mais nous vivons, nous respirons l’espoir. Et notre espoir est le retour du prince héritier du Monténégro. » Mais, même à Paris, Nicolas Petrovitch Njegosh a le plus grand mal à joindre les deux bouts...
Avec nos sincères remerciements à M. Alain Genestar, Directeur Général de la Rédaction, M. Olivier Royant, Directeur Adjoint de la Rédaction et Mme Pascale Meynial, Assistante de Rédaction, Paris Match, Paris, France.
NDLR : Remerciements à M. Guillaume Thévenin pour son amicale collaboration.
About this article
First published: July 12, 2006
Archived: Monday August 7, 2006 @ 01:59 CEST
Last updated: January 26, 2008
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- Author(s):
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AR
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