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L’indépendance retrouvée

Entretien avec S.A.R. le Prince Nicolas Petrovitch Njegosh, héritier de la Couronne du Monténégro

Copyright © AGEFI 2006, Capellen, Luxembourg
À l’occasion de l’indépendance du Monténégro proclamée le 3 juin 2006, Agefi Luxembourg a obtenu le 2 juillet 2006 un entretien avec S.A.R. le Prince Nicolas Petrovitch Njegosh, héritier de la Couronne du Monténégro.


Agefi : Monseigneur, que signifie pour vous l’indépendance du Monténégro ?

Prince Nicolas de Monténégro : Vous n’êtes pas sans savoir que durant des siècles, l’indépendance a été pour les Monténégrins la valeur suprême qui méritait tous les sacrifices. C’est cette éthique qui a guidé leurs ancêtres et a permis au Monténégro de rester le seul État indépendant durant les cinq siècles d’occupation de l’Empire ottoman. Ce combat ininterrompu pour la liberté a forgé une identité spécifique qui dépasse les critères ethniques et culturels. Il est donc logique et légitime que le Monténégro, sixième État constitutif de la Fédération yougoslave redevienne indépendant après la disparition de la Yougoslavie.
Personnellement, comme descendant de cette dynastie héroïque qui a construit et défendu l’indépendance du Monténégro durant 230 années c’est un événement qui me touche particulièrement. Je ne peux m’empêcher de penser au roi Nikola, mort de tristesse en exil et dont le dernier acte politique fut l’adresse à la Société des Nations (dont le Monténégro était membre) d’une protestation contre l’annexion du Monténégro par la Serbie et la demande que soit organisé un référendum qui permettrait aux Monténégrins de choisir démocratiquement leur destin. Justice lui est rendue après 86 ans. Prince Nicolas Petrovitch Njegosh, heir to the Montenegrin Crown
D’un point de vue plus politique, ce référendum est une grande première dans l’histoire des Balkans : un changement de frontière sans une goutte de sang. Tous les citoyens du Monténégro peuvent être fiers du déroulement pacifique et démocratique de cette campagne ainsi que de leur participation massive à ce vote. Mais c’est aussi un succès de la diplomatie européenne qui j’espère l’encouragera à s’investir de plus en plus dans la région. Car l’Europe représente pour tous les hommes et les femmes de la région un grand espoir de justice, de stabilité et de développement. Pour finir, l’indépendance peut permettre d’ouvrir de nouvelles perspectives et mobiliser les énergies et la créativité. En tout cas de sortir de ce blocage qui dure depuis plus de 15 ans. C’est également la possibilité de reconstruire nos liens avec la Serbie sur de nouvelles bases.

Agefi : Quel rôle avez-vous joué au Monténégro avant l’indépendance ?

PNdM : Mes retrouvailles officielles avec le Monténégro ont été à l’occasion du retour des dépouilles mortelles du roi Nikola, de la reine Milena et des deux princesses Vjera et Xenja. C’était en octobre 1989 quelques semaines avant la chute du mur de Berlin. C’est la concomitance de ces deux événement qui m’a inspiré le projet de créer une Biennale d’Art Contemporain à Cetinje, l’ancienne capitale du Royaume, en utilisant les anciennes ambassades des pays européens. Un peu sur le modèle du “Giardino” à la Biennale de Venise.
La première Biennale de Cetinje a été ouverte le 7 juin 1991, quinze jours avant le début des conflits yougoslaves. Malgré la guerre et l’embargo, j’ai continué à organiser ces manifestations qui ont représenté un espace de dialogue et d’ouverture durant les années de guerre.
Durant toute cette période, j’ai pu être en contact avec les artistes et intellectuels de toutes les communautés de la région. J’ai voulu que le nom de notre dynastie, Petrovitch Njegosh, respecté dans tous les territoires de l’ancienne Yougoslavie, soit au service des pacifistes et des militants des droits de l’homme. J’ai fait un appel à la désertion au début des bombardements de Dubrovnik. J’ai fondé l’association Izbor “soutien juridique aux victimes de discriminations ethniques” au moment des différentes campagnes de nettoyage ethnique. Ainsi que l’Association Solidarité Europe Monténégro qui a organisé une aide humanitaire aux différents réfugiés durant la guerre du Kosovo. Et, bien sûr, durant toute cette période, j’ai fait du lobbying pour soutenir le Monténégro dans sa résistance au régime de Milosevic.
Comme vous le voyez, je ne suis pas resté inactif durant toute cette période, j’ai essayé de jouer un rôle plus moral que politique et d’aider mes concitoyens les Monténégrins comme les autres avec mes petits moyens. Cela n’a pas été sans me poser des problèmes de toutes sortes et sans désorganiser ma vie professionnelle et personnelle. Mais cela m’a apporté beaucoup sur le plan humain et pour la connaissance de toute cette région douloureuse mais fascinante des Balkans. Pendant toute cette difficile période, heureusement la princesse France, mon épouse, a assuré la chaleur et la stabilité de notre vie de famille.

Agefi : Quel rôle souhaitez-vous jouer dans le nouvel État ?

PNdM : Je souhaite avant tout la réhabilitation de notre famille qui a été bannie du Pays et privée de tous ses droits en 1918. Je tiens à ce que les institutions du Monténégro réparent cette injustice et que notre famille puisse avoir sa place au Monténégro. C’est la condition minimale pour que je puisse envisager d’y jouer un rôle. Cette démarche est en cours de négociation avec le Gouvernement et j’espère que, maintenant que le Monténégro est indépendant, il saura montrer, comme tous ses voisins, qu’il respecte son histoire. Je cherche également cette réhabilitation à travers l’Europe qui, realpolitik oblige, a jeté dans les oubliettes de l’histoire une dynastie qui a pourtant participé à sa construction. J’ai bien sûr le souhait de pouvoir continuer à aider le Monténégro et également d’y exercer mes compétences professionnelles.
En tant qu’architecte, je vois à la fois les potentiels important du Monténégro grâce à son patrimoine naturel. En même temps, je vois que ce patrimoine est chaque année un peu plus sacrifié à des intérêts à courtes vues. Si j’en avais la possibilité, j’aimerais beaucoup pouvoir consacrer une partie de mon temps à la protection du patrimoine et au développement durable, comme le prince Albert II de Monaco ou le prince Charles d’Angleterre.

Agefi : Quelles sont les forces et personnalités monténégrines favorables à un retour de la monarchie ?

PNdM : Je crois que les Monténégrins sont des monarchistes qui s’ignorent. L’attachement qu’ils portent à notre famille est vraiment étonnant. Les portraits de mes ancêtres sont partout, la dynastie est une référence constante. Seulement après 50 ans de parti unique et plus de 15 ans de conflits, comme dans beaucoup des anciens pays de l’Est, les gens ne peuvent imaginer d’autres solutions que le pouvoir en place. L’attachement à la dynastie est plus de l’ordre de l’affectif. Il est également l’objet de manipulation de la part de tous les partis politiques et puis vous savez un prince pauvre ne représente pas une alternative crédible en face de la classe des nouveaux riches qui a le devant de la scène aujourd’hui. Il faudra du temps pour que cette relation des Monténégrins avec notre famille se normalise et qu’ils comprennent l’intérêt d’un si petit pays d’avoir une visibilité historique.
Ce n’est pas une question politique mais bien une question de mise en valeur du pays, de ses habitants et de ce qu’ils produisent. Mais, vous savez, pour notre famille, le temps n’a pas la même valeur. Il est le temps de l’histoire, cette histoire que les Monténégrins eux-mêmes font et défont. Après moi, il y a mon fils Boris, après lui ses enfants ou ceux de ma fille Altinaï : comme disait notre ancêtre Petar II “Neka bude sto biti ne moze” (qu’il advienne ce qui ne peut advenir). Mais je fais confiance aux Monténégrins car depuis si longtemps nos destinées sont liées.

Agefi : Dans un autre interview (Point de Vue), vous prônez le développement durable, l’altermondialisme et l’agriculture biologique : pensez-vous que ces choix seront adoptés avec enthousiasme par les Monténégrins ?

PNdM : Cette option qui, il y a encore quelques années, était du domaine de l’utopie est aujourd’hui une réalité non seulement éthique mais économique. Plusieurs filières, dont celle des énergies renouvelables, sont promises à un développement rapide. Les Monténégrins ne voient pas encore tout le bénéfice que cette idée d’état écologique pourrait leur apporter. La plupart des gens sont comme saint Thomas, ils ne croient que ce qu’ils voient. C’est pourquoi il est important de réaliser des projets pilotes dans ce domaine. Je propose par exemple :
• Un salon de l’Environnement à Cetinje en 2007 ;
• Une école (privée si possible) supérieure des sciences et des arts de l’environnement formant des ingénieurs des biologistes des urbanistes des architectes des paysagistes ;
• La création d’une Police Verte qui recyclerait une partie de la police pléthorique actuelle ;
• Que chaque pays qui souhait implanter une ambassade au Monténégro fasse appel à l’un de ses meilleurs architectes et réalise un bâtiment modèle d’architecture écologique qui sera à la fois une vitrine de son savoir faire et de son engagement pour la protection de la planète.

Agefi : Voyez-vous d’autres possibilités de donner la primauté à l’éthique dans la vie des affaires du Monténégro ?

PNdM : Bien sûr, ce n’est pas la panacée universelle. Mais quand même, aimer son pays, c’est aussi aimer ses rivières, ses montagnes, les hommes et les animaux qui y vivent. Évidemment une telle stratégie ne peut se concevoir que dans une société de droit. Avec des lois strictement respectées par tous, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Ce respect de la loi se construit sur des valeurs crédibles et consensuelles. Ce sont ces valeurs qu’il est important de reconstruire aujourd’hui et je pense que le nom Petrovitch Njegosh peut être utile à ce processus.

Agefi : Avez-vous de bonnes relations avec les autres familles royales européennes ?

PNdM : Curieusement alors qu’on appelait le roi Nikola le beau-père de l’Europe, alors que Cetinje, au début du XXéme siècle, voyait venir les têtes couronnées d’Europe, la dynastie Petrovitch Njegosh a été complètement mise à l’écart depuis la création de la Yougoslavie. Je n’ai fait la connaissance de mes cousins Romanov (Russie), Savoie (Italie) et Karadjordjevic (Serbie) qu’en 1989 à la cérémonie de Cetinje. Depuis j’ai rencontré plusieurs descendants des grandes familles européennes et j’essaye de reconstruire ces liens. C’est grâce à la réanimation de l’Ordre dynastique de Danilo Ier, seul héritage qui n’a pas pu nous être confisqué, que j’ai pu renouer quelques liens et affirmer l’existence de notre famille dans les milieux aristocratiques. En ce qui concerne les familles régnantes, je n’ai jamais été en contact avec elles, Elles m’ont toujours semblé si lointaines et inaccessibles, j’ai toujours eu le sentiment que pour elles, la seule dynastie légitime dans les Balkans était la dynastie Karadjordjevic. Peut-être avec l’indépendance du Monténégro cela va pouvoir changer.

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"Le Mensuel", p. 9, September 2006 (in French)

Agefi Luxembourg

Avec nos sincères remerciements à MM. Adelin Remy, KCDO, et Olivier Minguet, respectivement Directeur et Rédacteur-en-Chef de “Le Mensuel”, AGEFI, Capellen, Luxembourg.
Crédit photographique : © AGEFI Luxembourg 2006.

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